Bonjour chère Dom


Ce n' est pas hier au soir, mais seulement ce matin que j' ai apprécié une de tes nouvelles, l' autre était aussi, merveilleusement écrite. Je suppose que tu sais laquelle des deux, j' ai du partager avec les biscottes et le café. Ni imperméable, ni blouson, ni bottes, je sentais le courant d' air de la porte. Malgré tout j' ai voulu t' accompagner, essayer de, avec toi flâner et partager, et je me suis retrouvé tenant aussi mon opinel, à me couper une tranche de beurre. Te suivant toujours, je pense à mettre sous mes pieds un petit tapis de mousse, remets un peu de bois dans mon fourneau, et essaie de mon mieux, de m' exposer aux rayons de la chaleur.-

C' est alors que s' impose la fenêtre de ton texte au beau milieu des autres, tes mots ont une odeur de sous bois ils pénètrent en moi a travers tes phrases, à chaque virgule je cueille un champignon, une airelle à chaque point, et chaque guillemet m' ouvre un nouveau chemin. J' avale lentement ton texte avec ma biscotte beurrée. Tu me stimules et je cherche avec toi le plus petit recoin que mon oeil aurait pu oublier. Mon écran devient merveille au passage des chanterelles or, et petits bleus. Je me retrouve moi aussi touché par la grâce du site. J' écoute d' un oeil ce que si bien tu expliques. Je bois une gorgée de café et je médite. Mais je dois aussi m' arracher de mes pensées, soupesant le cadeau et ne pouvant le comparer, le range, et reviendrai m' enivrer de cette odeur particulière de sous bois

Merci pour le voyage
M. Bourdy Me contacter

La nouvelle de Dominique:

  SOUS BOIS



Passé la petite commune d’Allègre en haute Loire, il faut prendre sur la droite un chemin forestier et se garer tout de suite sur le bas côté avant de s’enfoncer dans le bois.

C’est la fin octobre ou le début de novembre, chacun a enfilé un blouson épais et imperméable, des bottes et un bonnet et frissonne en quittant l’habitacle chaud et douillet, serrant au fond de sa poche, le manche d’un petit Opinel coincé sous un sac de plastique roulé en boule.
Nous sommes deux, trois ou quatre, silencieux et graves dans le brouillard matinal, écrasant sous nos pas le tapis moelleux de mousse et d’aiguilles de pin. Prenant quelques repères : la trouée du sentier, le sens du courant du ruisseau, nous remontons dans le couvert vers le sommet du bois pour gagner l’autre versant, mieux exposé, où nous l’espérons, nous trouverons de quoi remplir nos sacs.
C’est alors qu’elle s’impose au milieu des autres, d’abord ténue, volatile et dispersée puis plus présente et envahissante, l’odeur des champignons !
Celle qui fait immédiatement surgir à l’esprit un univers flamboyant d’or et de rouille, de mousses et d’ombres, de pins et de feuilles, d’airelles et de fougères, tout un monde végétal né de la fragrance identifiée.
Mêlée à celle des souches humides et des lichens gorgés, à celle des amas de feuilles sèches ou détrempées, mélange d’humus et de bois corrompus, de terre grasse et de végétaux en décomposition, odeur épicée et concentrée qui se dilate à l’intérieur du cerveau à l’instant où l’on porte à son nez un quelconque spécimen.
Elle nous guide et nous accompagne tout au long de notre cueillette, et bien avant que l’œil ne s’habitue à la demi pénombre du sous bois et ne parvienne à déceler les corolles en trompettes brunes qui affleurent le dessus des mousses, l’odeur est là qui nous suit et nous stimule.
Après avoir retourné, déçu, plusieurs fausses girolles aux couleurs trop vives vient le plaisir de trouver un bouquet serré de chanterelles grises, leurs pieds jaune d’or réunis sous la mousse. Dès lors, ne plus se relever et progresser, accroupi dans la même direction pour conserver l’angle de vue approprié, celui qui nous a permis de découvrir la première, dans la pente, en zone humide.
Le nez dans la mousse, les ongles dans la terre, on oublie le dos cassé, les genoux raidis, et l’humidité qui s’infiltre et on continue comme des crabes, plus motivés que jamais !
Ramasser, entre deux trouvailles inespérées quelques mousserons bleus ou clitocybes dont le nom fait toujours rire quelqu’un, deux ou trois pieds de mouton à la mousse dense, quelques clavaires orange vif ou des gros blanchâtres qui ressemblent à des choux- fleurs, jusqu’à ce que l’œil, exercé reconnaisse le petit dôme brun parfait dépassant des aiguilles, le chapeau d’un cèpe ferme et tendre, né de la nuit, un petit « bouchon de champagne » qui récompense les plus exigeants.
Puis, plus rien… pendant un long quart d’heure, parfois plus, pourtant l’odeur est là, omniprésente, mais le sol est trop sec et peut-être est-il temps de changer de coin ?

C’est là qu’on aperçoit soudain, entre deux troncs de pins, un rayon de soleil oblique qui, en s’insinuant dans les branchages, éclabousse d’un vert intense et lumineux, comme au travers d’un vitrail, toute une portion de futaie.
Alors, debout au cœur du bois, touché par la grâce du site, comme en une église végétale dont les piliers seraient les longs fûts noirs des pins dressés vers le ciel, on se laisse surprendre par la qualité du silence et l’harmonie du lieu.
N’osant bouger les pieds dans ses bottes crottées, de peur de faire naître quelque craquement incongru, on s’immerge un instant dans la profondeur et l’équilibre de ce havre, propice à la méditation.
Il faut enfin s’arracher à ses pensées intimes, chercher les autres du regard, lancer un : « Oh hé ! » qui rompt d’un coup l’équilibre subtil instauré avec la nature quelques minutes avant, et retrouver la compagnie des autres promeneurs.

Ensemble, on s’aperçoit qu’il est plus de midi et que le sac pèse… Le bonnet est roulé dans la poche depuis longtemps et on se sent une petite faim…
Cadeau de fin de saison, délivrant le ciel de la moindre parcelle de brouillard, le soleil est là, inondant de chaleur bienfaisante une petite clairière où, assis sur des troncs coupés et empilés, nous comparons nos récoltes avec fierté et curiosité. Chacun, tour à tour, soulevant d’une main terreuse le plus beau spécimen de sa cueillette pour le faire admirer aux autres.
Délicatement posé sur le plat de la paume aux ongles noirs, on fait circuler un cèpe parfait ou une girolle de taille respectable. Chacun soupèse, retourne et hume longuement, avide de s’enivrer de leur odeur particulière une dernière fois avant qu’ils ne soient livrés à d’autres mains pour le régal de leur palais !

Dominique 9/05/06

Accueil