J' étais tout petit quand je t' ai connu, j' avais sûrement encore mes grandes anglaises blondes qui me tombaient dans le dos, mais ce n' est que plus tard que l' on s' est côtoyé.

Traînant les rues du village, il nous arrivait de nous rencontrer quelques instants au hasard d' une rue, au coin d' une maison.

Étrangère au pays , souvent on t' appelait la nouvelle. Quoi qu' il en soit pour moi, tu faisais parti de mon univers, et je me fichais complètement que tu sois nouvelle ou non, étrangère ou pas.

De ta petite bouille ronde, joviale, de profil ou de face, tu enflammais mon esprit, enluminait mes rêves, et quand tu me souriais c' était le bonheur .

Combien de fois ai je fait le tour du quartier pour essayer de te croiser, combien de fois suis-je allé traîner les belvédères pour essayer de t' apercevoir.

Quand je te croisais au hasard des chemins, menant mes vaches à la pâture, sauvage tu étais et ne te laissais  approcher. Tu étais déjà coquette et te débrouillais très bien pour avoir toujours bonne figure.

Puis j' ai grandi, je suis devenu un homme, j' en ai entendu des choses sur toi, tantôt fée, tantôt sorcière, quelques uns te voyaient rousse, je t' ai toujours vu blonde, quelques fois une mine un peu pâlichonne, mais n' y ai pas prêter attention pour moi tu étais belle.

Toi aussi, a continué ton chemin, il est encore arrivé de nous entrevoir au sortir d' une messe de minuit, ou plus souvent devant un café.

Tu n' aimais pas la pluie, les jours de mauvais temps, il était inutile d' essayer de te rencontrer, ne serait ce que pour un regard.

Impitoyable, quelque peu autoritaire, tu n' en faisais qu' à ta tête, et nous avons vécu ainsi notre vie, et c' est toujours avec bonheur que mes yeux te croisaient.

Je me souviens t' avoir aperçu au début de l' année, tu étais loin et je t' ai regarder un moment avant de poursuivre mon chemin. Les jours ont passés, et c' est au début de février, alors que je dormais depuis plus d' une heure, que j' ai senti quelque chose d' étrange m' envahir, mes yeux se sont ouverts, ma chambre semblait moins sombre, comme illuminée, et par l' arrière de la maison, par la porte entre-ouverte, discrètement tu es entrée, je n' en croyais pas mes yeux, tu étais rayonnante, je me suis à demi assis sur mon lit et sans mot dire, t' ai regardé.

D' une beauté et d' une douceur ineffable, tu t' es posée sur ma couette, j' ai allongé mon bras et tu t' es tranquillement étendue dessus, à mes cotés. Mon lit est devenu une véritable palette de couleurs en demi ton dans la pénombre, j' ai ouvert encore plus grands mes yeux. Je n' avais surtout pas envie de bouger, et je suis resté un grand moment à respirer ta beauté.

J' aurais aimé te garder pour toujours, mais tu n' es pas mienne, et contraint et forcé, j' ai du me résigner à te laisser filer, gracile et légère, entre le linteau de la fenêtre, et le volet à demi clos. Soixante ans d' attente, pour vivre seul avec toi un tel moment. Mais c' était tellement bon... 


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