L'important est d'avoir un ton, une humeur, un point de vue. Et non de satisfaire tout le monde.  [Antoine de Caunes]


Mon père

J' étais encore petit mais déjà grand, assez grand pour me lever le matin, une heure avant les autres pour aller servir mon père, Marie Augustine venait de lancer l' appel,  une paire de brodequin enfilée vite fait, un béret sur la tête légèrement penché sur l' oreille droite, une paire de mitaine pour tenir au chaud mes petites mains de travailleur. Le café au lait  trop chaud que je venais d' avaler, non sans avoir enlever le peau qui s' était formée sur le dessus, me brûlait encore la gorge. Je prenais le raccourci, c' est à dire que je passais par la grange, d' une part pour aller plus vite, et d' autre part pour éviter que ma mitaine ne se colla sur la rambarde de fer gelée qui accompagnait l' escalier. L' odeur du petit lait, du son et de la farine d' orge, se mélangeant à l' odeur de l' étable, me suffoquait en passant. Pas très agréable, mais je savais que celle qui m' attendait, le serait encore moins., loin de me douter que cinquante ans plus tard j' y penserais encore, loin de me douter qu' en ouvrant un tiroir, je pourrais les retrouver, je n' en ressortirai qu' une, la pire me direz vous, comme c' est mon habitude. De ces deux odeurs de vérité, je ne crois plus qu' en une seule, l' autre ne me dérange pas pour autant, heureusement car c' est celles que j' ai le plus de chance de rencontrer, même si je ne la cherche pas ...
Je descendais la rue en courant, arrivé à la grosse porte de bois cloutée, (c' est vrai qu' ici on ne connaissait pas les vis, on ne parlais que de clous) de la ferme qui devait rassembler les brebis, mon coeur se resserrais, des gongs énormes la supportais. D' un coup de respiration profonde, je remontais l' angoisse qui me tombait du nez.
De mes deux petites mains je saisissais la poignée, et de mes deux pouces appuyais sur le ticlet,. avec la hanche je poussais le vantail me permettant l' accès . Une grosse bâtisse en pierres bien taillées, que j' aurais pu traverser en courant, s il n' y avait eu se berger qui indiquait je ne sai quoi, si ce n' est la direction à suivre à quelques âmes perdues. J' avais l' impression qu' il me regardait, je le regardais aussi, ça devenait un rituel , un rituel aussi  de trébucher et de me retrouver sur le genoux droit. Si j' arrivais de traverser presque entièrement l' édifice, une petite voix me rappellait à l' ordre " et si ton père te vois?" alors, je devais encore plier il devait bien se marrer le berger. Bref,une étape de passée,  j' arrivais à l' annexe qui regroupait la librairie, le vestiaire et les cuisines, mon père comme souvent triait sa garde robe, il était obligé pour travailler, on ne va pas à la charrue comme on va à la moisson, il n' allait pas beaucoup à la charrue, lui c' était plutôt la moisson et quand il y a beaucoup de brebis à garder, il faut bien se faire remarquer. J' allais lui faire mes salutations, en baissant devant lui légèrement et les yeux et la tête , il adorait me toucher le front -tu parles d' un plaisir- peut être pour lui, mais pas pour moi. Il avait des frings merveilleux, et il avait quelque peut les mêmes goût que moi, il s' habillait souvent ou de rouge ou de noir, de blanc pour les travaux pas trop salissant, mais il se protégeait quand même ou d' une cape, ou d' une large écharpe. Il avait un faible pour la dentelle, et  comme moi , aimait ce qui brillait., quand à l' armoire, impressionnante, très haute, très large, super profonde, une espèce d' armoire à glace sans glace. J' évite de me remémorer l' odeur mélangée de moisi , d' oliban et de cire d' abeille,quand je pense que des femmes venaient  y fourer leur nez pour y  remettre de l' ordre, lui qui était tombé dedans depuis très longtemps...elles ont bien gagné leur  paradis, je prie pour elles. Souvent il lui arrivait de ne pas retrouvé une tenue, si il avait décidé de ne pas s' habiller comme la semaine précédente, je ne vous dis pas la colère, très poli, il ne jurait pas, mais moi je vous jure qu' il vous grognait des ronnnnnnnn, d' une longueur à presque se couper le souffle, dans un barouf d' enfer à vous en faire trembler le ciel, tel un boeing 747. Et les coiffures, il allait rarement au soleil, mais il en avait, il en avait, de toutes les formes, de toutes hauteur de toutes les couleurs, des plates, des découpées, souvent beaucoup d' éclat, inspiré par la nature, certaines ressemblant même à des graines de fusain ( un brin écolo)  L' heure tournait il fallait se dépêcher, se décidant enfin il enfilait une tenue, plus ou moins de travers, laissant quelques boutonnières ouverte, quelques boutons à l' abandon.
Puis on passait aux cuisines, le menu ne variait, pas mouton à chaque petit déjeuner, le régime s' imposait, pas de mouton grillé, pas de baguot salé, seulement de l' agneau seiché et bien sec , faillait voir ce qu' il en restait, un peut plus que l' épaisseur d' une feuille à cigarette, peut être était il pauvre comme JOB?. De toutes façons il fondait dans la bouche et était encore meilleur quand je lui en piquais une côtelette dans sa réserve. Sa part il l' enveloppait dans un espèce de petit mouchoir blanc, et il en préparait quelques autres, beaucoup plus petites qu' il rangeait dans un petit placard de pierre pour le cas ou quelques commères viennent lui racheter quelques péchés. Quand à moi, j' étais préposé à la boisson. D'une bouteille sortie d' un vieux bahut, je lui remplissait un flacon, lui il appelait ça "une burette" pas étonnant qu' il était toujours en robe. Je ne gouttais pas, je connaissais le goût, j' avais déjà procédé à la dégustation. Dans l' autre burette il voulait de l' eau, ça m' agaçait un peut alors qu' il ne la buvait pas, avec, il se lavait les mains . Je ne sai ce qu' il faisait avant le boulot, de toutes façons, moi aussi je m' en lave les mains.
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